PRÉAMBULE PHILOSOPHIQUE

Bien d’autres êtres nous restent inconnus ou, peut-être, merveille encore plus grande, remplissent à la fois nos yeux et leur échappent. Sont-ils si subtils que l’œil humain ne peut les percevoir ?(Sénèque, « Questions naturelles »,VII, 30, 4).


Et jamais un plateau n’est séparable des vaches qui le peuplent, et qui sont aussi les nuages du ciel » (Gilles Deleuze/ Félix Guattari, « Mille plateaux », éd. de Minuit, 1980, p.34)Dans « Par-delà le bien et le mal » (§ 19), Nietzche rappelle « la vigilance toujours en défaut des philosophes » (1). Ne dénions pas cette remarque, qui sonne comme un manque originel de l’attention philosophique, et restons ainsi prévenus, vigilants dans notre approche. En l’occurrence, comment un philosophe s’empare-t’il de ce problème très spécifique que pose l’ufologie, ou plus
 exactement les témoignages d’observations de phénomènes OVNI ? je les nommerai des « ufo-phénomènes », afin de signifier leur consistance ontologique.Originellement, le «  problema » des grecs était en lien avec une énigme, celle de la Pythie. Le « problème« , c’était l’énigme qu’il fallait déchiffrer, mais sous un risque vital. Le péril était d’y perdre sa vie (2). Les temps ont changé, et nous dirons plus simplement que, si le risque n’est plus létal (quoique…), il est au moins intellectuel et conceptuel, en ce que le problème ufologique remet, à mon sens (pas seulement le mien), en cause la totalité de notre actuelle perception et compréhension du monde, de la vie, des êtres, de la conscience, telles que ces perception et compréhension sont structurées, gérées, institutionalisées. Plus encore, telles qu’elles sont vécues par tous et chacun d’entre nous. « Notre pâle raison nous cache l’infini », disait Rimbaud (3). Plus qu’une mise en cause, une « mise en abyme » !

 

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Dès lors, il s’agit d’élaborer une épistémologie alternative, qui opère un recadrage complet du phénomène et de ses manifestations (ufo-manifestations): le percevoir, le saisir (com-prendre) dans une perspective différente de nos modes habituels de pensée. Dans une étude approfondie, je reviendrai sur ces derniers, afin d’en pointer et définir les insuffisances, et le point focal où précisément ils achoppent, interdisant toute pensée, toute saisie à la hauteur du problème. « Hauteur » n’est, d’ailleurs, pas le mot qui convient ici, car le niveau ainsi désigné n’est, en fait, ni haut, ni bas, ni médian. Il est là où il faut se situer pour appréhender la différence. Le niveau est celui d’une différence. Il s’agit d’un niveau différent, échappant à la verticalité d’une mesure et à toute hiérarchie. L’espace et l’esprit de cette Chronique ne m’en permet, ici, que cette brève esquisse programmatique.
L’ufo-phénomène se joue sur une autre scène, et nous avons toujours affaire, précisément, à une scène d’OVNI, comme l’on parle, plus tragiquement, d’une « scène de crime », c’est-à-dire d’un « espace et temps » fixé dans sa limite (et limitation) événementielle, structuré par des réseaux d’indices et de sens.10948432-18123587
Le sens, le sens profond, intrinsèque, de l’ufo-phénomène, de l’ufo-manifestation, c’est -ceux qui me connaissent l’ont déjà compris- quelque chose d’une tout autre ampleur de sens, d’une autre profondeur, et d’un tout autre rapport à l’humain, qu’une incursion extra-terrestre, quels qu’en seraient le régime et le processus. Ainsi, la recherche ufologique, telle que je la conçois, n’a pas seulement pour vocation de saisir le sens du phénomène, mais encore pour l’homme, en le saisissant, de se saisir lui-même dans ce sens, de comprendre le phénomène et de se comprendre lui-même ainsi. Il s’agit, pour ce faire, et, entre autre chose, d’aller au-delà de ce que Deleuze appelait la « bouillie » des questions toutes faites. Peut-être devrions-nous, pour nous-mêmes, exiger ce « rationalisme du Clair-Obscur » que propose Georges Didi-Huberman (4): prendre en compte l’ombre et l’invisible, le tu, le caché, la part obscure (maudite ?) de la lumière ? Les penser ensemble.fa16054725
Ce n’est pas seulement la pertinence de notre vision scientifique et de ses bases conceptuelles qui ne permettent pas de rendre compte, et donc de penser le phénomène, mais la pertinence de notre vision du monde elle-même, c’est-à-dire de notre regard porté, de la façon dont nous nous situons dans le monde et dont nous nous pensons nous-mêmes. Il nous faut donc commencer par déterminer les composantes et caractéristiques essentielles de ce regard. Briser le piège de ce que Julia Kristeva nomme joliment « l’opacité de l’identité », c’est-à-dire le « sens pris comme un et indivisible que nul n’aurait le droit de questionner » (5). Cette « dessication conceptuelle », soulignée par Vladimir Jankélévitch (6) chosifie nos pensées et clôt notre être en lui-même, lui interdisant toute ouverture sur l’ad-venir d’un sens.
Le territoire de pensée ouvert par l’ufo-présence nous conduit à penser autrement le sens de notre être et de son devenir/advenir. Voici ce que, brièvement, et en un premier temps « déradant », peut nous apporter cette « antique mère des sciences humaines » qu’est la philosophie (7).
Jean-Jacques Jaillat
(1) trad. G. Blanquis, éd. 10/18, 1967,p.40.
(2) cf: Giorgio Colli, « Après Nietzsche », éd. de l’Eclat, 1987,p.36.
(3) in: « Soleil et chair »;
(4) G. Didi-Huberman, « Phalènes. Essais sur l’apparition »2, éd. de Minuit, 2013, p. 136.
(5) J. Kristeva, « Sens et non-sens de la révolte. Pouvoirs et limites de la psychanalyse », éd. Fayard 1996; Livre de Poche 1999, p. 292.
(6) V. Jankélévitch, « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque rien » 1 « La manière et l’occasion », éd. Points-Seuil, 1980, p. 20.
(7) Jean Laplanche, « Problématiques IV », PUF 1981; Quadrige 1998, p. 7.

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