Le chemin des nuages blancs

Le jour de mon départ de Gangtok, le Mahârâja avait organisé, assez tôt, un déjeuner dans la véranda de son palais, et je fus ravi de voir que la table avait été mise pour nous deux seulement, ce qui permettrait à notre entretien de rouler librement et tranquillement sur des questions religieuses. La journée était radieuse et j’admirais les vallées et les montagnes qui s’étalaient devant nous dans toute leur beauté. Je montrai à Son Altesse, dans le lointain, une chaîne de collines où les nuits précédentes j’avais observé, de la véranda de Dilkusha, des lumières brillantes qui se déplaçaient à vive allure.
« Je ne savais pas qu’il y avait une route carrossable sur ces collines. Ou s’agit-il d’une nouvelle route en construction? » demandai-je.

Le Mahârâja me regarda avec surprise.
« Qu’est-ce qui vous fait croire cela ? Il n’existe là aucune route ni aucun projet d’en construire une. La seule route carrossable de mon pays est celle par laquelle vous êtes venu de la vallée de Tista. »
Je parlai alors au Mahârâja des lumières que j’avais prises pour des phares de voitures.
Le Mahârâja sourit et, baissant la voix, ajouta: « Il se passe beaucoup de choses étranges ici, et d’habitude je n’aime guère en parler avec des étrangers, car ils me taxeraient de superstition. Mais, puisque vous les avez vues de vos propres yeux, je puis vous dire que ces lumières ne sont pas d’origine humaine. Elles se déplacent sur les terrains les plus accidentés avec une aisance et une rapidité auxquelles aucun être humain ne pourrait prétendre; elles semblent flotter dans les airs. Personne jusqu’ici n’a pu en expliquer la nature, et moi-même, je n’ai aucune théorie à leur sujet, bien que les gens du pays les considèrent comme des esprits. Un fait est certain. Je les ai vues traverser l’enceinte du palais pour se diriger vers l’emplacement où est actuellement le temple. Ce lieu a toujours été un lieu saint, et certains prétendent que c’était autrefois un lieu de crémation ou un cimetière. »
Je sentis que le Mahârâja avait abordé là un sujet beaucoup plus important pour lui qu’il ne voulait le laisser paraître et j’en restai là, me bornant à l’assurer que loin de ridiculiser les croyances populaires, je respectais cette attitude qui consiste à donner à beaucoup de phénomènes inexplicables qui nous entourent une signification très élevée plutôt que d’y voir des phénomènes mécaniques sans signification et sans rapport aucun avec la vie animée. Pourquoi les lois physiques devraient-elles être considérées comme une antithèse de notre vie consciente, alors que notre propre capacité se révèle être un compromis de forces physiques et spirituelles, de matière et d’esprit, de lois de la nature et de liberté de l’individu? Notre conscience utilise le courant électrique dans les nerfs et le cerveau, les pensées émettent des vibrations comparables à celles d’un émetteur de radio qui peuvent être perçues à de grandes distances par des organismes conscients, sensibles. Savons-nous ce qu’est en réalité l’électricité ? Nous connaissons les lois qui la régissent, nous l’utilisons, et pourtant nous ignorons l’origine et la nature réelle de cette force, qui en fin de compte pourrait fort bien être la source de la vie, de la lumière et de la conscience, le pouvoir divin et le moteur de tout ce qui existe. Devant ce mystère ultime de la science moderne: protons, neutrons et électrons, l’intelligence humaine se retrouve aussi désemparée que l’homme primitif en face des phénomènes visibles de la nature. Nous n’avons certes aucune raison de regarder de haut les croyances animistes de l’homme primitif, qui ne fait qu’exprimer ce qu’ont ressenti les poètes de tous les temps: la nature n’est pas un mécanisme mort, elle vibre de vie, de cette même vie qui s’exprime dans nos pensées et nos émotions.
Le phénomène des lumières mouvantes a aussi été observé en Chine sur la montagne sacrée de Wu T’ai Shan, dont le nom en tibétain, Ri-bo-rtse-Inga signifie « la montagne aux cinq pics » et qui est consacrée à l’incarnation de la Sagesse, le Dhyâni-Bodhisattva Manjushrî. Du haut d’une tour construite sur le pic méridional de la chaîne, les pélerins jouissent d’une vue panoramique. Cependant, cette tour n’est pas destinée à permettre aux pélerins d’admirer la vue, mais à les faire assister à un phénomène étrange considéré par beaucoup de gens comme une manifestation du Bodhisattva lui-même.
Une description vivante de ce phénomène a été donnée par John Blofeld, qui a passé plusieurs mois sur la montagne sacrée: « Nous atteignîmes le temple le plus élevé vers la fin de l’après-midi et nous observâmes avec le plus grand intérêt une petite tour construite sur le faîte de la cime à une trentaine de mètres au-dessus de nous. Un des moines attira notre attention sur le fait que les fenêtres de la tour s’ouvraient sur un espace vide de plusieurs kilomètres. Peu après minuit, un moine portant une lanterne fit irruption dans notre chambre en criant: « Le Bodhisattva est apparu. » Moins d’une minute plus tard nous étions sur la tour. Chacun de nous qui pénétrait dans la petite chambre et regardait par la fenêtre poussait un cri de surprise, comme si les heures passées à décrire le phénomène n’avaient pu nous préparer suffisamment à ce que nous voyions. Là, dans ces espaces illimités sur lesquels ouvrait la fenêtre, apparemment à quelque 100 ou 200 mètres, d’innombrables boules de feu se déplaçaient majestueusement. Personne ne put juger de leur taille, car nous ne savions pas à quelle distance elles se trouvaient. D’où venaient-elles, qu’étaient-elles et où allaient-elles après s’être évanouies vers l’occident, personne ne pouvait le dire. Des boules vaporeuses de la couleur orange du feu parcouraient l’espace, tranquilles et majestueuses -certainement une manifestation divine ! (1) »
(1) « The Wheel of Life », (Londres, Rider and Co. 1959), pp.149sq.
Extrait de: Lama Anagarika Govinda, « Le chemin des nuages blancs », éd. Albin Michel, 1976, pp. 159-162.

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