Le principe d’enchantement

A la mémoire de Pierre Berthault

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« Si le jeu n’est ni dedans, ni dehors, où est-il ?« ( D. Winnicott) (1)

En-dehors de nos enquêtes communes, Pierre passait à la maison les vendredis soirs. C’était systématique (2). Il garait sa moto devant le portail, provoquant aussitôt l’admiration des enfants du quartier qui, pour un moment, se regroupant autour de l’engin, délaissaient leurs jeux.
Nous passions en revue les informations  ufologiques de la semaine écoulée, toujours très nombreuses à cette époque, partagions nos réflexions et, parfois, nos désaccords (qui devinrent de plus en plus fréquents avec le temps, mais sans altérer notre mutuelle sympathie); nous planifiions nos activités des semaines à venir, un agenda OVNI bien rempli…Nous consultions des documents qui nous étaient parvenus  depuis notre précédente rencontre.
Ce fut lors d’un de ces soirs que Pierre, ayant parcouru un troublant rapport d’observation en provenance, je  crois, de la Creuse, traduisit, non sans une certaine exaltation propre à la recherche passionnée, son sentiment vis-à-vis de ce cas si haut en couleurs: « C’est comme dans les contes », s’exclama-t’il,  » on assiste à un enchantement ! ».
J’avoue que , sur le moment, le terme me fut amusement, même si je saisissais bien ce que Pierre voulait dire, c’est-à-dire une impression, déjà un bref rapprochement, mais loin d’une pleine assimilation qui aurait outrepassé l’analogie vers l’élaboration d’un sens.

L’ enchantement ! C’est au fil des années, du mûrissement  des réflexions, d’une plus profonde intimité avec les données ufologiques jalonnant la recherche, que cette expression de Pierre, jamais totalement oubliée, mais demeurée quasi-inculte, refit surface en moi. Et je fus frappé par la possible pertinence qu’elle serait susceptible d’acquérir si elle était retravaillée dans (et par) le contexte et les données ufologiques actuels. gratitude

Originellement, « en-chanter » était l’acte sorcier ou féerique de plonger un ou plusieurs individus dans un état de conscience différent (nous dirions: modifié) ouvrant à la perception, extérieure ou intérieure, d’un « autre monde », et ce par l’émission d’un chant. Le « transport » s’accompagnait d’une diversité d’affects (terreur, émerveillement, stupeur, etc…) pouvant, parfois, se succéder. Plus tard, le sens de l’enchantement s’affadit (« je suis enchanté de faire votre connaissance », « ce séjour à la montagne fut enchanteur »).
A cet enchantement originel s’ajouta, complémentaire, la notion de « ravissement », indiquant par là que l’enchantement pouvait avoir pour fonction et objectif d’opérer un retrait provisoire du monde,  autrement dit un enlèvement… En d’autres termes, une abduction.

En quoi donc a consisté cet enchantement ? Tout se passe comme si le chant induisait ce changement d’état (quelle qu’en soit la nature), un changement de régime ontologique. Il fait accéder à un état modifié de conscience. Il fonctionne comme un stimulus spécifique, un signal inducteur. Et, bien sûr, si, originellement, ce signal inducteur se présente comme un chant, ce n’est pas toujours le cas. Ce peut être une parole, un geste, un stimulus lumineux ou sonore… C’est exactement de cette façon que procède, par exemple, l’hypnose ériksonienne, pour obtenir un état modifié de conscience. Et ceci est susceptible de nous éclairer, un tant soit peu, -et si l’on suit le fil de cette intuition-, sur le mécanisme de certaines ufo-manifestations (particulièrement RR3 et RR4) : effet zoom, effet oz, scènes d’abductions… Il y aurait un temps et un espace de l’enchantement, distincts de notre habituelle spatio-temporalité. Une modification de la présence au monde. Un ré-aménagement de cette présence.

Il me faut, ici, être très clair, à propos de ce que j’appellerai le principe d’enchantement: je ne prétends aucunement que l’application de celui-ci pourrait déboucher sur quelque position socio-psychologique qui réduirait l’ensemble des observations à un processus illusoire ou hallucinatoire (et il resterait, de toute manière, à rendre compte de la nature de la source stimulatrice intentionnelle). Bien au contraire, l’idée, l’hypothèse de recherche que j’avance, ici, est qu’un phénomène bien réel utiliserait ce mécanisme afin d’induire chez le (ou les) témoin(s) un état de conscience lui permettant de se manifester plus pleinement, ou bien assurant au(x) témoin(s) l’accès à une (ou plusieurs) réalité autre. Et nous pourrions, bien sûr, dans ce cas, aborder les dynamiques propres au chamanisme.18446622_10211045555511688_2660301198421658827_n

En conclusion de cette Chronique, je me tournerai vers mes lecteurs et lectrices potentiels, en sollicitant leur avis, leurs idées, sur ce que je viens de simplement esquisser quant à un éventuel  principe d’enchantement. De quoi pourrait-il réellement rendre compte ? Peut-il avoir une réelle valeur heuristique ? Ou bien le charme enchanteur de ce principe m’aurait-il tant enchanté que j’aurais en un songe émerveillé indûment mêlé les citrouilles et les OVNIs…?!
Méditons, toutefois, ce qu’écrivait Novalis, et qui pourrait bien ne s’avérer pas totalement étranger au moins concernant le processus d’abduction: « Le monde devient rêve, le rêve devient monde » (3).

Jean-Jacques Jaillat

NOTES:

(1) Donald Winnicott: « Jeu et réalité », éd. Gallimard, Folio, 2002, p. 179.
(2) Contrairement à ce qu’ont prétendu certains, encore récemment, je ne suis ni n’ai jamais été le « disciple » de Pierre Berthault (Pierre Viéroudy). Pierre et moi avons, dans les fructueuses années 70, mené ensemble des recherches communes et élaboré un modèle d’approche différent du phénomène OVNI (ce qui ne nous a jamais été pardonné). Cela ne fit pas de lui un maître, ni de moi son disciple, malgré la différence d’âge. En outre, de ce modèle d’approche différent, il ne reste, à l’heure actuelle, que quelques éléments de cette trame première. Je n’ai pas de maître, en aucun domaine. Mais je me nourris auprès de penseurs et de pensées très différentes, pour lesquelles j’éprouve telles ou telles affinités. Je ne suis donc pas plus réductible à Spinoza ou Nietzsche, à Jung , Freud ou Srî Aurobindo. Ou à bien d’autres.
(3) Novalis: « Henri d’Ofterdingen », éd. Aubier, 1946,p.355.

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