Le langage et la perception du temps

Comment le langage peut-il influencer notre façon d’appréhender le temps et la réalité dans son ensemble?
Pour approfondir un thème abordé dans le récit de l’Auberge des Rêves, nous allons nous servir de la très intuitive métaphore cinématographique de Premier contact (Arrival), et la mettre en parallèle avec les travaux d’un ethnobotaniste spécialisé dans les recherches sur le chamanisme amazonien et les plantes visionnaires, Romuald Leterrier.
A priori, les sujets peuvent paraître sans lien, mais les liens ici tiennent effectivement d’une dimension du monde de l’Invisible.0_Kxn9k3osLi-8V9qV
Pour rappel, l’héroïne du film, Louise, doit établir le contact avec une civilisation fraîchement débarquée sur Terre, restant retranchée dans ses vaisseaux, et dont il est difficile de connaître les intentions. Louise découvrira à bord qu’elle doit établir le contact, à travers une vitre, avec des êtres nommés heptapodes, qui communiquent visuellement en projetant dans l’environnement des cercles de substances noirâtres, comme de l’encre de seiche. Après tout, nous écrivons avec de l’encre nous aussi…
Au fur et à mesure qu’elle étudie ce nouveau langage, et tente elle-même de communiquer, d’étranges visions d’elle-même et d’une jeune fille inconnue se manifestent de plus en plus fréquemment, sans qu’elle en comprenne le sens. Jusqu’au jour où, maîtrisant suffisamment le nouveau langage, elle finit par comprendre qu’elle se souvient du futur. L’un des futurs possibles en tout cas, si elle choisit malgré tout de mettre au monde une petite fille qui sera condamnée à mourir à cause d’une maladie grave.
Elle comprend aussi que ce peuple de l’espace est venu pour apprendre aux humains un nouveau langage, le leur, qui leur permettra d’acquérir cette aptitude à se souvenir du futur. Car dans quelques milliers d’années, ces êtres auront besoin de l’humanité.
Un langage rétro-cognitif donc… un langage qui permet de s’affranchir du temps. Un langage qui apparaît sous forme circulaire, en opposition avec le langage à caractère linéaire des humains (qu’il soit de gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas, en alphabet, ou pictogrammes). Quoiqu’il existe, à bien y réfléchir, une certaine forme de langage circulaire, même s’il n’est pas utilisable pour la communication courante. Il s’agit du thème astral. Pour faire simple, il s’agit du zodiaque, où l’emplacement et la relation entre planètes exprimera des concepts, des archétypes, et des potentialités passées présentes et futures pour un individu ou un groupe d’individus à sa naissance ou formation.
Mais laissons de côté ce “langage” particulier pour nous intéresser aux recherches de Romuald Leterrier. Dans son ouvrage De la jungle aux étoiles, il explique comment les plantes visionnaires apprennent des chants spécifiques aux shamans qui les ingèrent : “La littérature consacrée à l’Ayahuasca désigne et regroupe plus communément sous le terme Icaros des chants utilisés par les chamans lors des séances hallucinatoires. Ces chants possèdent la particularité d’exercer un contrôle et un pilotage par les sons vocaux sur l’univers des visions. L’origine des Icaros se situe dans l’espace visionnaire où ces chants sont émis par les esprits de l’Ayahuasca dans un registre de fréquence sonore aiguë. La tâche première du chaman lors de son initiation est de recevoir de ces esprits les mélodies Icaros, et de les mémoriser pour enfin les restituer le plus fidèlement possible.”
Ceci afin de pouvoir contacter de nouveau ces mêmes esprits ou pour activer certaines vertus curatives… Il s’agit d’une transmission d’information dans un contexte de symbiose hommes-plantes. “Ainsi en stipulant à la vue des recherches de Sternheimer l’hypothèse que les Icaros seraient des propriétés sonores biomoléculaires des plantes, une telle transmission et duplication de cette information biologique dans le cerveau humain générerait un double culturel des informations génétiques et chimiques des plantes. A ce titre l’on pourrait comparer les Icaros à une sorte de “musilangage” primordial où seraient mêlés par des ressemblances structurelles le code génétique des plantes, dupliquées par le cerveau, et le langage s’articulant selon le même principe que l’ADN et sa codification d’informations.”
Ainsi les Icaros interviendraient comme une sorte d’interface entre espèces, où la communication sert de véhicule à la dissémination des espèces végétales ou de leurs esprits sur un plan informationnel tandis qu’en échange, ils permettent une meilleure survie de l’autre grâce à leurs vertus curatives révélées et activées par ces chants. Cela suppose évidemment de s’ouvrir à la possibilité d’exister sur des plans non-matérialistes et non-physiques, une sorte de “noobiosphère”, ou la réplication de l’esprit des plantes devient possible grâce à la transmission des chants entre humains.
Pour en revenir au film, les heptapodes, grâce à leur connaissance du futur, savent que leur survie sera menacée dans quelques millénaires à venir. Aussi, l’humanité va devenir le réceptacle de leur langage, de leur propre chant Icaro pourrait-on dire. Ils n’ont pas révélé de quelle manière les humains pourront les aider quand ils reviendront. Mais il serait possible d’imaginer qu’ils ne reviendront pas physiquement mais que grâce à l’implantation de leur langage, la symphonie de toute un peuple pourrait-on dire, ils continueront d’exister, quelque part…
N’est-ce pas ce que nous faisons d’instinct, lorsque nous honorons la mémoire d’un disparu? N’est-ce pas le ramener à la vie, par le biais des idées, des images, et du chant que sa vie aura laissé dans le sillage de son passage sur terre?
Mais ici, dans Premier contact, nous assistons également à la naissance d’une interface symbiotique, car l’apprentissage de ce langage provoque en l’humain un changement de taille : la capacité que possède ces êtres à se souvenir dorénavant du futur et de percevoir la réalité autrement.

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